Sous l’objectif de Robert

 Un affût aux tétras lyres.

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Des roucoulements me sortent du sommeil, je regarde ma montre, il est 4h30 du matin. Bon dieu, ces oiseaux ne respectent rien ! Il fait encore nuit noire à cette heure ci. Je suis bien au chaud dans mon duvet à l’intérieur de la tente affût, je vais tenter de dormir encore un peu sachant que la lumière commence à devenir exploitable pas avant deux heures.

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Cette place de chant de un hectare environ s’articule en trois secteurs avec trois dominants qui ne quitteront pas leur zone de l’arène pendant les deux mois des parades. Ma tente est placée depuis une semaine en face de celui que j’appelle le «super» dominant.

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Cet oiseau reçoit depuis quelques jours les visites insistantes de trois femelles.

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Je suis près à parier que c’est le mâle qu’elles ont choisi pour cette année. Il occupe la partie la plus élevée du névé, cette zone qui fait moins de 10 mètres de côté, il la défend depuis le début sans céder un pouce de terrain face aux nouveaux prétendants qui s’y risquent.

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Je retombe dans un demi sommeil bercé par les chants entrecoupés de chuintements, parfois le bruit des ailes d’un oiseau qui survole la place me sort momentanément de ma torpeur. La chouette de Tengmalm fait entendre sa voix mélancolique et flûtée dans la forêt juste derrière moi. Six heures, je commence à me préparer. Pas question de faire du bruit avec le réchaud, le café tiède de la veille fera l’affaire. Je déballe les biscuits reconditionnés dans du papier souple toujours pour éviter le bruit. Délicatement je regarde dehors où se trouvent les coqs, ils sont là où j’espérai qu’ils soient. J’en compte huit ce matin, c’est vraiment une belle place de chant.

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Ces arènes traditionnelles sont utilisées depuis des temps immémoriaux.

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Qu’elles soient appelées arène, place de chant ou lek, dans les Alpes elles sont presque toujours situées dans des espaces dégagés à la limite supérieure de la forêt qu’on appelle «zone de combat».

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Elles sont souvent au bord d’une forte déclivité du terrain qui permet aux tétras de plonger pour prendre rapidement de la vitesse et d’échapper ainsi aux éventuels prédateurs.

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Ces espaces dégagés leur permettent également d’être vu des femelles et des concurrents. Cette année les coqs se sont déplacés de quelques dizaines de mètres par rapport à l’année dernière à cause d’une avalanche qui a déformé les lieux. Les oiseaux préfèrent à l’évidence un névé propre aux névés encombrés de monticules de neige et de glace laissés par les coulées de printemps.

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Bien que je sois à plus de cinquante mètres des oiseaux, ma préparation se fait dans le plus grand silence. Si les tétras sont dans une excitation sexuelle démesurée à cette période ils n’en restent pas moins vigilants aux moindres dangers entre chaque démonstration.

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Et surtout, il ne faut jamais oublier les femelles souvent invisibles qui sont aux alentours immédiats de l’arène.

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Elles regardent avec leurs yeux experts les danses et les combats qui vont leurs indiquer le coq le plus apte à se reproduire. Bien loin de l’excitation des mâles elles sont d’autant plus sensibles au moindre dérangement.

La pénombre fait place au jour mais la luminosité fait encore défaut.

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Je fais quelques clichés au cas où ils leur viendraient l’idée de couper court à la séance, une éventualité peu probable mais pas impossible.

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Un renard ou un randonneur matinal peuvent semer une belle panique sur une place mais une fois le danger écarté, les oiseaux reviennent assez vite en général. Le soleil pointe ses premiers rayons sur les sommets, je sais que la belle lumière ne va durer que quelques minutes.

Les photos s’enchaînent mais les oiseaux sont timides ce matin, ils se contentent de roucouler en faisant de petits ronds sur place.

Photo Robert Balestra

Chacun est cantonné sur sa zone et les seconds rôles occupant la périphérie de la place n’osent pas affronter les dominants.

Bien que la fin des parades soit encore loin, les oiseaux se comportent comme si nous y étions.

Photo Robert Balestra

Si une séance photo avec les tétras n’est jamais banale, dans ce cas précis les clichés deviennent vite redondants. J’en profite pour faire le premier tri en éliminant les photos floues et les mauvais cadrages.

J’ai rejoins la place de chant la veille en fin d’après midi après une heure et demi de marche à skis. Bien que je laisse sur place la tente et le couchage, j’ai toujours un sac affreusement lourd. Mon dos me dit que les fabricants de matériels et accessoires photographiques ont vraiment des progrès à faire dans ce sens. Mais l’endroit est magnifique et la montée dans la forêt réserve souvent des surprises qui empêchent la monotonie de s’installer. Le soir, avant que le jour tombe, je grignote dans la forêt au sec et à l’abri du froid. Je reste volontairement loin de la place parce qu’il n’est pas rare de voir les vieux coqs parader à cet heure tardive. Ce n’est qu’une fois la pénombre installée que je regagne l’abri de la tente et la chaleur du duvet. J’adore ces nuits seul dans la montagne. Mais si en plus la chouette de Tengmalm choisit l’arbre au dessus de la tente pour lancer son chant mélancolique et flûtée, le plaisir s’en retrouve multiplié. Mais je dois avouer que le nichoir que j’ai posé il y a deux ans à son intention n’y est pas étranger. C’est ce que j’appelle mon bonus nature …..

Ce soir, le froid mordant rajoute une touche austère au tableau qui est déjà magnifique et le vent du nord assure un ciel limpide et une voûte céleste parfaite sans les lumières parasites de l’homme. Les italiens ont trouvés un joli nom pour traduire le mot bivouac, cette nuit je dors à «l’arbergo de la luna».

Photo Robert Balestra

Une excitation accrue des coqs me sort brusquement de mes pensées.

Photo Robert Balestra

Ils sautent sur place, plusieurs combats débutent dans l’arène, les coqs cantonnés sur les bords de la place font de petits envols et semblent vouloir attirer l’attention sur eux.

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En fait se sont tous les coqs qui recherchent cette attention. Ce brusque changement d’attitude ne signifie qu’une chose.

Photo robert Balestra

Une ou plusieurs femelles arrivent sur la place. Je me contorsionne pour les chercher à travers les petites fenêtres de l’affût, elles sont là sur ma droite au nombre de trois !

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Les femelles parcourent tranquillement l’arène en passant en revue tous les mâles

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et finissent la visite en haut du névé devant mon objectif et le fameux «super» coq.

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Évidement c’est le moment que choisit un autre mâle pour le défier mais devant un tel public pas question de se laisser intimider.

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Après quelques simulacres le combat commence, les assauts sont brefs mais violents.

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Les plumes qui volent ne laissent aucun doute sur l’intensité de ces affrontements.

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Sans que l’issu du combat soit évident à mes yeux, le prétendant se replie après trois assauts pour laisser le maître des lieux séduire ces dames.

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Ce matin je n’aurai malheureusement pas le privilège de voir un accouplement.

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8 heures 20, un deux trois coqs s’envolent, les autres suivent quelques secondes plus tard, c’est le signal. Les coqs dominants se branchent sur les mélèzes entourant la place. Se sont les premiers arrivés et les derniers à quitter les lieux. Ils restent là quelques minutes puis ils disparaissent en un vol puissant dans le versant de la montagne. Je me retrouve tout seul dans cet endroit devenu silencieux comme si tout n’avait été qu’un rêve. Je sors de mon abri et je profite des rayons du soleil de ce début du mois d’avril pour me réchauffer. Mon dieu que la montagne est belle…

Aujourd’hui encore j’ai pu assister à l’un des plus beaux spectacles qu’elle puisse offrir et je la remercie silencieusement, comme à chaque fois.

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Robert Balestra.

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